Eglise Apostolique
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Culte du dimanche 30 décembre 2018

LE JUBILE BIBLIQUE

AUX ORIGINES DU JUBILE BIBLIQUE

Bien avant la production littéraire du chapitre 25 du Lévitique (qui remonte selon toute probabilité à la période qui a suivi le retour de l’exil de Babylone), une histoire des pratiques religieuses et sociales, étroitement imbriquées, du peuple d’Israël, a trouvé son point d’aboutissement dans la proposition du Jubilé. C’est intéressant de suivre cette histoire, car elle est significative d’une orientation majeure de la vie d’Israël en alliance avec Dieu. En effet à l’époque royale, prophètes et codes ont tenté de remédier à " la fracture sociale " qui mettait sérieusement en péril l’identité d’Israël comme peuple de YHWH et donc compromettait son avenir.

1. LA PROTESTATION DES PROPHETES

À distance déjà lointaine de la société semi-nomade du désert, marquée par le sens de la solidarité et de la fraternité, voici Israël en Canaan. La société s’organise en État royal, centralisé, avec une administration, une armée, des fonctionnaires qu’il faut rétribuer, avec une nouvelle organisation du territoire qui n’est plus calquée sur les tribus, mais sur une répartition en vue des impôts en nature, avec le développement d’une sorte de capitalisme dont les maîtres sont à la cour (de Samarie ou de Jérusalem) et dans les villes, alors que des paysans travaillent pour eux. Cette société qui en enrichit quelques-uns va engendrer de plus en plus de pauvres. Les processus d’appauvrissement sont bien connus : il suffit de malchance, de maladies, de mauvaises récoltes, pour que facilement un petit propriétaire rural doive se transformer en fermier, pour qu’il aliène un champ pour payer ses dettes, pour qu’il en vienne même à aliéner dans l’esclavage ses enfants, ou sa propre personne pour éteindre ses dettes. Ce processus est connu depuis la haute antiquité de l’ancien Proche-Orient (pas seulement d’Israël à l’époque royale). On pourrait dire que c’est un mal endémique.

Dans cette situation interviennent les prophètes du VIIIe siècle avant JC. Michée et Esaïe s’élèvent contre l’accaparement des terres par quelques-uns : on arrache l’homme et son héritage, on le déracine de la portion de terre qui l’inscrit dans sa tribu et dans son lot de " terre promise " ; ce n’est pas qu’une violence économique, c’est aussi une violence faite à la dignité et à l’appartenance à ce peuple auquel Dieu a remis son héritage (Michée 2, 1-5 ; Esdras 5, 8-10). Amos dénonce le contraste insolent entre les élites sociales et les pauvres (Amos 4, 1 ; 5, 11 ; 6, 1-7) ; en Israël, on vend un pauvre pour de l’argent, un innocent pour une paire de sandales ; autrement dit, on n’hésite pas à récupérer son bien en réduisant quelqu’un en esclavage pour une dette insignifiante ; la justice est traînée à terre et les pauvres sont les vaincus de l’histoire (2, 6-7). C’est à ce genre d’abus que cherchait à remédier la législation du code de l’Alliance. Amos ne le cite pas, ce n’est pas pour lui une affaire de code ; cela s’enracine dans la sagesse et dans la connaissance du Dieu d’Israël, mais il va au-delà des codes. Cependant les codes indiquent bien la " direction ". Ainsi par exemple " le code de l’alliance " sur la libération des esclaves hébreux tous les sept ans.

L’affranchissement des esclaves au bout de sept ans (Exode 21,2-6) :

Il ne s’agit pas encore d’une septième année commune à tout le peuple en même temps, mais d’une disposition qui permet à un esclave hébreu de retrouver la liberté, s’il le désire, la septième année, après six ans de travail. Cette disposition évite le statut d’esclave à perpétuité, mais comme l’esclave ne peut sortir avec la femme que le maître lui a donnée et avec les enfants qui en sont nés, il peut préférer se faire " poinçonner l’oreille " et rester esclave. Cette disposition ne vaut que pour l’esclave masculin.

 

 

" relâche " pour la terre et partage avec les pauvres (Exode 23, 10-11) :

Les champs doivent être laissés en jachère tous les sept ans  et leurs produits laissés aux indigents : " mais la septième année, tu donneras relâche et tu le laisseras en jachère, tu en abandonneras les fruits pour que les indigents en jouissent ". Exode  23, 10 motive cette pratique par le souci des pauvres (et des bêtes sauvages !). Elle est mise en parallèle avec le repos du sabbat (23, 12) avec la même motivation humanitaire : " afin que ton âne et ton bœuf se reposent, que puissent respirer le fils de ton esclave et l’étranger ". Ainsi s’affirme " le souci d’assurer la protection des faibles en obligeant les puissants à ne pas aller jusqu’au bout de leur puissance ". De même selon Deutéronome 24, 17-22 : ne pas aller rechercher la gerbe oubliée dans le champ, ne pas grappiller vignes et oliviers quand la récolte principale a été faite (c’est pour l’émigré, l’orphelin et la veuve (voir Lévitique 19, 9-10)).

Le Deutéronome : " l’année de la remise " (15, 1-18).

Le Deutéronome (édité pour la première fois en 622, lors de la réforme de Josias) actualise le Code de l’Alliance et lui donne un puissant souffle humanitaire de fraternité religieuse. Il institue " l’année de la remise ". Cette année est à date fixe pour tous : proclamation tous les sept ans, lors de la fête des Tentes (à l’occasion de laquelle on lit la Loi (Deutéronome 31, 10). Elle comporte :

- la remise des gages et des dettes ;

- l’encouragement à prêter " au pauvre d’entre tes frères ", malgré la proximité éventuelle de l’année de la remise ;

- la libération de l’esclave hébreu comme dans le Code de l’Alliance, mais avec une avancée notable : elle est possible pour la femme comme pour l’homme. Cette pratique est motivée maintenant par le précepte de " faire mémoire " de la libération d’Égypte : " Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte et que le Seigneur ton Dieu t’a affranchi ; c’est pourquoi je te prescris aujourd’hui ce commandement " (15, 15). La libération des esclaves hébreux tous les sept ans se présente donc comme un " mémorial " à l’instar de la Pâque elle-même. Elle actualise la libération de l’Exode dans l’aujourd’hui d’Israël.

Par contre le Deutéronome ne parle plus des champs à laisser en jachère pour les pauvres. Peut-être parce que la société et la pauvreté sont devenues plus urbaines…

Mais ces directives ont-elles été appliquées ?

Il semble bien qu’elles soient souvent restées lettre morte.

Encore après l’Exil, Néhémie (5, 1-11) s’indignera des malversations sociales dont sont victimes les plus faibles, jusqu’à livrer leurs enfants en esclavage pour payer leurs dettes ; il exige que les possédants rétablissent l’équilibre par la remise des dettes.

Quant à la septième année de jachère, que stipulait le Code de l’Alliance, elle semble avoir été mieux observée : sa pratique est attestée encore beaucoup plus tard dans 1 Malachie 6, 49.53 : les habitants de Betsour négocient avec l’armée syrienne, parce qu’en raison de l’année sabbatique ils manquaient de réserves alimentaires.

2. LES DISPOSITIONS ET L’ESPRIT DE LA LOI DU JUBILE (Lévitique 25).

Le mot de " jubilé "

Le mot hébreu  " Jubilé "  désigne le bélier, puis la corne de bélier, puis le signal donné par cette corne, puis l’année ouverte par la sonnerie de cette corne de bélier, enfin la " rémission" dont cette sonnerie est le signal. " Rémission "  et par extension de l’hébreu, sous la forme de " liberté ", Lévitique 25, 10 : "Vous sanctifierez cette cinquantième année, en proclamant dans le pays, la liberté pour tous ceux qui l’habitent : cette année sera pour vous le Jubilé, où chacun de vous rentrera dans son bien, où chacun retournera à sa famille ". Ce verset nous donne déjà le contenu essentiel de cette rémission que signifie le Jubilé : la pleine réintégration de chacun dans le peuple saint auquel il appartient, avec la dignité d’homme libre qui lui revient.

Les prescriptions de Lévitique 25

Rattaché à la Tôrah du Sinaï, donc au lieu le plus solennel de la révélation mosaïque, le chapitre 25 du Lévitique est organisé de la manière suivante :

A – versets 1-7 : l’année sabbatique comme année de jachère qui précède immédiatement l’année jubilaire ;

désignée comme " la cinquantième année " (25, 10) :

- 1°- c’est une année d’affranchissement pour tous les habitants du pays : chacun rentre dans son patrimoine, s’il avait dû l’aliéner, et dans sa famille, s’il avait dû s’aliéner lui-même  (8-10) ;

- 2°- c’est aussi une année de jachère comme l’année sabbatique, pendant laquelle on vit des produits spontanés du sol (11-12).

La répétition de la formule : " vous rentrerez chacun dans votre patrimoine ", qui clôt la section (10 et 13) est très forte à ce propos.

C – versets14-22 : précisions et promesse, relatives à cette double stipulation :

- 1°- précisions sur l’achat et la vente des terrains (14-17) : leur prix se calcule en fonction du nombre d’années qui précèdent l’année jubilaire. Cela revient à dire que l’on n’achète ni ne vend la terre elle-même, mais le nombre de récoltes qu’elle produit ;

- 2°- promesse divine (18-22), relative à cette succession de l’année sabbatique et de l’année jubilaire, qui, toutes deux, doivent laisser la terre en repos : " J’ai prescrit à ma bénédiction de vous être acquise la sixième année en sorte qu’elle assure les produits pour trois ans " (25, 21).

D – versets 23-55 : les règles d’application  sont ponctuées par des motivations qui en soulignent le sens :

- 1°- versets 23-28 : par rapport au rachat de la terre : " la terre ne sera pas vendue avec perte de tout droit, car la terre m’appartient et vous n’êtes pour moi que des étrangers et des hôtes ". Il y a donc toujours un droit de rachat (en cours de route) ou de restitution finale (la cinquantième année) ;

- 2°- versets 29-34 par rapport au rachat des maisons, selon différentes catégories : progressivement quant à la durée du droit de rachat : en ville (un an), à la campagne (jusqu’au prochain jubilé), pour finir par les maisons des lévites qui jouissent du privilège d’un droit de rachat perpétuel ;

- 3°- versets 35-55 : par rapport à un frère nécessiteux : on envisage successivement des cas de nécessité de plus en plus graves :

- versets 35-38 : en cas de défaillance financière, le soutenir : ne pas lui prendre d’intérêts ; " qu’il soit comme un émigré ou un hôte, afin qu’il puisse survivre à tes côtés " ; motivation divine: " Je suis le Seigneur votre Dieu qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte pour vous donner le pays de Canaan, pour être votre Dieu " (25, 38)

- versets 39-43 : au cas où il a dû se vendre à toi : ne pas lui conférer un statut ni un travail d’esclave, mais un statut de salarié ou d’hôte jusqu’à l’année jubilaire ; motivation divine : " ils sont mes serviteurs, eux que j’ai fait sortir du pays d’Égypte, et ils ne doivent pas se vendre comme un esclave se vend " (25, 42). Donc pas d’attitude de domination et de dureté envers eux (25, 43)

- versets 44-46 : mais possibilité de garder comme serviteurs et servantes les étrangers ; ce qui souligne par contraste la dignité inaliénable des Israélites : " [les étrangers] vous pourrez les avoir pour esclaves, mais sur vos frères, les Israélites, nul n’exercera de pouvoir de contrainte " (25, 46).

- versets 47-55 : au cas où il a dû se vendre à un étranger : tout faire pour sa libération, soit par un proche parent, soit par lui-même, soit en bénéficiant de l’année jubilaire : alors au moins il " sortira " (25, 54), lui et ses enfants avec lui.

La conclusion de cette dernière partie par sa motivation (25, 55) récapitule la signification du jubilé spécialement par rapport à l’affranchissement des personnes : " Car c’est de moi que les Israélites sont les serviteurs ; ce sont mes serviteurs que j’ai fait sortir du pays d’Égypte. Je suis le Seigneur, votre Dieu " (25, 55).

L’esprit de la loi du jubilé

Elle fait partie de " la Loi de sainteté " (Lévitique 17-26) " 

On n’a pas manqué de souligner son caractère " d’utopie ".

En effet, ou bien l’homme (s’il a dû attendre cinquante ans) est déjà mort, ou bien il est incapable de subvenir à sa vie par ses propres forces.

Elle suppose deux années de jachère consécutives ce qui parait irréalisable. La rentrée de chacun dans son patrimoine territorial serait un chamboulement quasiment impraticable.

Cependant tout n’est pas utopique dans ce texte : l’année sabbatique elle-même, dont l’observance est attestée, et le souci de parer aux situations de détresse du frère en évitant qu’elles en arrivent au point extrême (se vendre à l’étranger) ; d’éviter en tout cas de traiter un israélite comme un esclave ; cette situation n’est pas sans évoquer les vives critiques de Néhémie (5, 1-11) à l’adresse des judéens du Ve siècle : " Nous avons racheté nos frères juifs vendus aux nations, autant que nous l’avons pu ; mais vous, vous vendez vos frères, et c’est à nous-mêmes qu’ils sont vendus ! " (5, 8). Ce reproche évoque de très près l’interdiction faite à un Israélite, en Lévitique 25, 42-43, de traiter en esclave un autre Israélite.

 

Mais, si son origine demeure obscure, son esprit est révélateur de la conscience qu’a Israël de la dignité inaliénable des membres du peuple saint  en vertu de leur référence à Dieu seul ; c’est vrai pour les personnes, c’est vrai même pour la terre.

- pour les personnes : l’idéal de solidarité et d’égalité sociale à l’intérieur du peuple élu et le souci des pauvres repris du code de l’Alliance et du Deutéronome : tout cela est maintenu mais approfondi par la considération de la dignité de tous les Israélites serviteurs de Dieu et de personne autre, en vertu de la rédemption d’Égypte (25, 55).

- pour la terre : elle est d’abord don de Dieu, et c’est pourquoi personne ne peut se l’approprier, encore moins se l’accaparer ; elle a été donnée pour être un patrimoine commun ; avoir sa part dans cette terre, c’est une manière de s’intégrer à sa parenté ; c’est une expression de l’identité de membre du peuple auquel a été fait ce don ; corrélativement, sa récupération n’importe pas seulement à l’individu, mais aussi et d’abord au clan et à la tribu dont il fait partie. Il importe que chaque tribu garde son territoire et sa physionomie. Il y va de la diversité de chacune et de la solidarité de toutes contre l’accaparement de quelques-uns

Lévitique 25 accentue la dimension religieuse, et pour ainsi dire " cultuelle ", du sabbat de la terre : " la terre chômera un sabbat pour YHWH " ; " ces périodes de repos volontaire permettent aux hommes d’exprimer à Dieu leur soumission confiante, et leur rappellent qu’ils ne sont pas des machines à produire " On peut rapprocher la promesse divine (25, 18-22) concernant la vie du peuple pendant deux années consécutives de jachère (l’année sabbatique et l’année jubilaire) de la pratique éducatrice de la manne, que l’on ne ramassait pas le jour du sabbat, en se confiant à la largesse du Seigneur. Ainsi le peuple est entraîné à trouver sa vie et sa sécurité dans la fidélité aux commandements divins.

Le langage de Lévitique 25 est hautement chargé théologiquement. L’année jubilaire est proclamée, non pas à la fête des Tentes comme l’année sabbatique de Deutéronome 15, mais au jour de Kippour (le grand pardon). Elle représente une remise en état ", à l’image du jour de Kippour où elle est proclamée. Elle est une expression concrète du pardon que Dieu accorde à son peuple.

Elle a pour but de proclamer l’affranchissement " (25, 10) pour la terre et pour tous ses habitants.

Un autre mot-clé est le verbe "sortir" : l’israélite tombé en esclavage pourra enfin " sortir " (54) en l’année du Jubilé ; car "Je vous ai fait sortir du pays d’Égypte " (38.42.55).

Notons encore la récurrence du thème : " chacun reviendra dans son patrimoine, chacun reviendra dans son clan " (10.13.41). Le verbe du " retour " est simultanément celui de la " conversion " et du " retour " de l’exil. En revenant à sa terre, Israël revient à son Dieu. Chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan . " Chacun de vous " : le texte ne vise pas seulement quelques-uns dans le peuple, mais tous. 

3. RELECTURES

Le discours de Jésus à la synagogue de Nazareth dans Luc 4,16-21.

« Jésus se rendit à Nazareth, où il avait été élevé, et, selon sa coutume, il entra dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la lecture, et on lui remit le livre du prophète Ésaïe. L'ayant déroulé, il trouva l'endroit où il était écrit:

L'Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, Pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement de la vue, Pour renvoyer libres les opprimés, Pour publier une année de grâce du Seigneur.

Ensuite, il roula le livre, le remit au serviteur, et s'assit. Tous ceux qui se trouvaient dans la synagogue avaient les regards fixés sur lui. Alors il commença à leur dire: Aujourd'hui cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, est accomplie. »

On pourrait dire que Jésus proclame l’Évangile du règne de Dieu sous la figure du Jubilé ; en effet il proclame  l’affranchissement ", et évoque une " année " de la " faveur " de Dieu.

Cet enseignement au début  du ministère public de Jésus résonne comme un discours-programme (c’est d’ailleurs une composition originale de Luc, placée différemment de la tradition dans Marc et Matthieu). Jésus " annonce la couleur " et les réactions de l’auditoire dessinent déjà ce que seront les réactions du peuple au cours et au terme de son ministère public : en permanence tentative d’élimination, mais Jésus " allait son chemin ".

Jésus cite la prophétie d’Esaïe. Dans d’autres versions " rendre la vue aux aveugles " est traduit par : « proclamer aux prisonniers l’éblouissement ». Jésus ne poursuit cependant pas la citation au-delà du verset 2, ne  mentionnant pas " un jour de vengeance ". Il s’en tient uniquement à l’aspect positif. Luc n’a pas repris l’expression " panser les cœurs meurtris ". Mai a ajouté un morceau du verset 6 : " renvoyer les opprimés en liberté ".

 Après avoir cité Esaïe, Jésus commente simplement par : " Aujourd’hui cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez ". Le salut annoncé n’est pas renvoyé à plus tard. Il se manifeste aujourd’hui dans l’annonce du règne de Dieu. Le verbe " proclamer ", deux fois repris, est un verbe caractéristique de la proclamation de l’Évangile dans l’œuvre de Luc (Luc 4, 43 ; 8, 1 ; Actes 28, 31) et dans l’ensemble du Nouveau Testament.

Luc ne déconnecte pas le spirituel du social, pas plus qu’il ne déconnecte les temps futurs de l’instant présent. Les mots de Luc ont une portée à la fois temporelle, voire sociale, et une portée spirituelle.

Dans l’évangile de Luc, les pauvres sont une catégorie sociale chérie, en particulier dans un texte proche du nôtre (Luc 7,22): « Jésus  répond aux disciples de Jean Baptiste : Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu: les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres » ; c’est le sommet des signes du Messie (moins spectaculaire que la résurrection des morts certainement, mais plus " significatif ", parce que conforme aux annonces constantes de l’Écriture). Cela est " spirituel ", non pas à cause du mérite des pauvres, mais à cause de l’expression privilégiée de l’amour de Dieu envers les plus démunis.

- L’annonce du règne de Dieu est bien, comme Luc le fera dire à Paul dans les Actes, " l’Évangile de la grâce de Dieu " (Actes 20, 24 ; Actes 15, 11) ; et ici même les gens de Nazareth sont dans l’admiration " des paroles de la grâce " qui sortent de la bouche de Jésus. La " rémission " qui, dans l’Ancien Testament traduisait " l’affranchissement ", est devenue dans le Nouveau Testament, et dans Luc  (Actes en particulier), " la rémission des péchés " (Luc 1, 77 ; 24, 47 ;  Actes 5, 31 ; 10, 43 ; 13, 38 ; 26, 18) : " les détourner de l’empire de Satan vers Dieu, afin qu’ils reçoivent la rémission des péchés et une part d’héritage avec les sanctifiés ", texte étonnamment proche des thèmes du jubilé : affranchissement, rémission, réintégration dans le patrimoine. Mais en même temps ce qui commente et illustre cette " grâce " et cette " rémission ", ce sont les actes de guérison et de purification, les délivrances de Jésus.

- Les guérisons de Jésus sont, en effet, des actions à la fois réelles au plan physique et symboliques au niveau de la signification du ministère de Jésus. C’est vrai en particulier pour les " aveugles " : enfin s’ouvrent les yeux de la foi. L’oppression dont Jésus libère, par exemple sous la figure de la femme atteinte d’une perte de sang depuis dix-huit ans, est à la fois physique et religieuse. Luc a généralisé cela dans le discours de Pierre, quand il résume le ministère de Jésus : " Vous savez comment Dieu lui a conféré l’onction d’Esprit Saint et de puissance, lui qui est passé partout en bienfaiteur, en guérissant tous ceux que le diable tenait asservis, car Dieu était avec lui " (Actes 10, 38)."

Les textes anciens n’envisageaient explicitement le salut annoncé sous la figure du Jubilé, qu’à l’adresse d’Israël. Le Jésus de Luc ouvre cette perspective aux étrangers, dans les exemples qu’il donne de la veuve de Sarepta et de Naaman, le général syrien lépreux. C’est même la raison pour laquelle, lui qui annonce " une année d’accueil de la part du Seigneur ", n’est pas " accueilli " dans sa propre patrie.

 

4. ET MAINTENANT ?

Comment cette histoire du Jubilé biblique pourrait-elle inspirer nos pratiques aujourd’hui? On pourrait le dire en reprenant quelques mots-clés de cette histoire.

En effet chaque action demandée dans les textes anciens nous renvoie à la grâce de Dieu qui nous invite à une véritable rémission, une véritable libération, à un véritable retour sur nos territoires volés, spoliés par l’ennemi. Nous ne sommes plus des esclaves, mais avons été rachetés, non par une loi, mais par le sang précieux du Christ. Dès cette discussion à Nazareth Jésus veut nous remettre à notre place, celle que nous n’aurions jamais dû quitter.

L’affranchissement, la libération. L’esclavage, hélas ! n’a pas disparu de nos sociétés. De nouvelles formes sont apparues, plus insidieuses. La protestation des prophètes est toujours à reprendre. La libération spirituelle ne dispense pas de travailler à cette libération sociale ; elle ne la rend que plus impérieuse, plus motivée. En pratique chrétienne, le spirituel n’est pas dissociable du social. Faire l’impasse sur cette dimension sociale serait un affront à l’amour de Dieu que nous prétendons célébrer.

La remise de la dette : Le  jubilé  se préoccupe du pardon des péchés, de la remise de la dette spirituelle ; on peut aller jusqu’à parler de la grâce de Dieu. Mais comment cette dette nous serait-elle remise, si nous ne cherchons pas aussi à éteindre " la dette " des autres, au figuré mais aussi au propre. A qui, dans ma vie personnelle suis-je prêt à remettre sa dette envers moi… et à qui ne le suis-je pas ?  Regardons ces révoltes aujourd’hui, bien sûr quand j’étais enfant j’entendais dire : « celui qui se plaint, c’est qu’il en a la force ! » mais quand même dans tous ces reportages sur la pauvreté dans notre pays nous voyons vraiment des gens qui essaient de vivre avec très peu, et que dire de bon nombre d’habitants des pays en voie de développement? Utopie ? Oui, certainement, mais sans utopie, ne nous résignons nous pas trop à l’injustice ? Comment ne pas chercher à redonner une chance à tous, aux individus et aux collectivités ?

Le patrimoine : ce thème, spécialement développé dans Lévitique 25 (revenir sur sa terre, dans son clan), peut paraître archaïque et démodé aujourd’hui, relatif à une société stable qui n’existe plus; en fait, il évoque une dimension très importante de la condition humaine : l’idée d’appartenance. Pouvoir se reconnaître d’une communauté, s’y intégrer, recevoir et retrouver un " chez soi ". Il y a aujourd’hui de mauvaises tendances " identitaires ", mais parce qu’une mondialisation sans règle ne permet plus aux individus de se relier et de devenir d’authentiques "sujets", au risque de n’être plus que des assistés. Reconstituer des communautés, lutter contre l’exclusion, est dans le droit fil de la célébration du jubilé. Il en va de même pour ceux qui se sentent marginalisés par rapport à leur église par exemple. Comment va-t-on leur redonner leur chance d’appartenance ?

L’héritage : c’est une variante du patrimoine, mais qui tourne les yeux vers une donation originaire et vers un avenir. Le Jubilé biblique, relu dans le judaïsme et dans le christianisme, tourne les regards vers l’héritage céleste. " Avec joie, rendez grâce au Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière " (Colossiens 1, 12). Le jubilé doit éveiller et soutenir l’espérance, par-delà les souffrances et les échecs dans notre effort pour construire une humanité régénérée par Christ. Il y a l’envers et l’endroit de la tapisserie que nous tissons ; ordinairement nous ne voyons que l’envers. Pourtant c’est bien l’endroit qui se construit, si nous cherchons le règne de Dieu et sa justice.

Le sabbat : celui des personnes, celui-là même de la terre. Retrouver le sens de la création, qui n’est pas le lieu d’une exploitation à outrance, mais le lieu d’un service de Dieu, qui nous l’a confiée non pour notre épuisement (et le sien !). Nous sommes confrontés régulièrement aux problèmes d’engrais, de pesticides toxiques, une année de repos, d’assolement permet à la terre de s’assainir et retrouver son potentiel : une année perdue vous dira-t-on ! Mais pour une vie humaine qui prend le temps de la contemplation et de la louange et qui sert les finalités de ce don créateur au lieu de l’asservir à " la vanité " et qui proclame : " Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu : livrée au pouvoir du néant – non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée – elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu " (Rm 8, 19-20).

 

Alors frères et sœurs, vivons 2019 comme une année de Jubilé !

 

 

Daniel Delaune

 

 

 

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